Ados, vous pouvez répéter la question ?

ados questionsLe Monde pointait récemment la montée en puissance du site Ask.fm chez les ados. De quoi s’agit-il ? D’un réseau, très simple d’accès, où chacun peut poser des questions à qui bon lui semble, sous son nom, son pseudo, ou, et c’est là que le bât blesse, de manière totalement anonyme. « Qu’est-ce que tu penses des tatouages ? », « Envers qui es-tu reconnaissant aujourd’hui ? » « Quel est ton plat préféré ? », pour les plus banales, proposées aux nouveaux inscrits, à des questions bien plus directes et intimes, du style « Kevin, c’est ton mec ? » ou « Célib ou en couple ? », résurgence 2013 des « asv » (âge, sexe, ville) qui étaient la première entrée en matière sur les sites de chats du début des années de 2000, Caramail et Voilà en tête.

Et ça fonctionne toujours autant : créé il y a trois ans par des Lettons, Ask.fm occupe aujourd’hui la troisième place française en matière de temps passé sur les réseaux sociaux, avec 45 minutes par mois, contre 5 heures pour Facebook d’après Médiamétrie. Dans la foulée de l’article du Monde, de nombreux médias ont relayé les dérives propres à ce type de site, où dès la première visite, on est effectivement frappé de constater à quel point les insultes pleuvent facilement, étant donné la possibilité de poster de manière totalement anonyme, l’option « Autoriser des questions anonymes sur ton profil » étant cochée d’office. Plusieurs cas de suicides ont été imputés plus ou moins directement au site, notamment en Grande-Bretagne.

Ask.fm n’est que le dernier-né d’une lignée de sites fondés sur le principe très simple des questions / réponses, très prisés par les adolescents, pour qui ce système est une manière efficace de mieux se connaître en se confrontant à ses pairs, voire, pour certains de mieux se *faire* connaître. Il est toujours question, sans jeu de mots, de soi. Le site californien Formspring, fondé sur ce principe, a connu son heure de gloire en 2010, avant d’être lui aussi montré du doigt pour des problèmes de harcèlement, dont l’un s’est soldé par le suicide d’un jeune de 17 ans.

Mais c’est sur les forums que ce système de questions / réponses est apparu, en particulier sur le plus connu d’entre eux, Reddit. Les « Ask me anything« , AMA pour les intimes, sont une des institutions du site, où tout un chacun peut proposer de se soumettre à la question, y compris… le président des Etats-Unis : Barack Obama a en effet répondu l’an passé à un AMA, qui a généré plus de 10 000 questions…

Décryptage d’un hashtag

Dimanche 21 avril, alors que défilaient à Paris les pro et anti mariage pour tous, les ados s’emparaient des TT (trending topics) de Twitter pour faire en quelque sorte leur manif mariage pour tous, mais selon leurs codes à eux. Ils ont en effet propulsé en tête des hashtags France l’improbable #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor. Pour alambiqué qu’il soit, ce mot-dièse est à lui seul un concentré de notre époque, au croisement des usages numériques et des questions sociétales. Décryptage.

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Vu de loin, c’est-à-dire vu du smartphone de ceux qui ont passé l’âge d’écouter NRJ, ce #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor est totalement incompréhensible. Qui sont donc ces Larry et Louanor ? Pour y répondre, il faut emprunter un navigateur parsemé de Tumblr, Skyblogs, Twitter, et fanpages dont raffolent les ados, et grâce auxquels on acquiert une solide culture en matière de… One Direction.

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, les One Direction sont, avec Justin Bieber, le groupe de musique qui mobilise le plus ses fans sur (et hors) les réseaux sociaux. Composé de 5 garçons dans le vent, le groupe est adulé par des millions de groupies dans le monde, qui se passionnent évidemment pour la vie amoureuse des “boys”. Essayons de résumer sobrement et clairement le scénario, aux confins de Nous Deux et Salut les copains version 2013 : l’un des chanteurs, Louis Tomlinson, est officiellement en couple avec Eleonore, une jeune étudiante. Mais certains “directioners”, nom officiel des fans du groupe, soupçonnent une autre réalité : cette idylle serait montée de toutes pièces pour masquer une relation amoureuse entre Louis et un autre membre du groupe, Harry. Arrivé à ce point du récit, le hashtag #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor commence à faire sens : Larry, c’est la contraction de Louis et Harry, et Louanor, le diminutif d’Eleonor. Tout le monde suit ? Car derrière ce mot-dièse, se cachent deux camps de fans, deux teams, représentant deux visions du couple, et surtout, quelle que soit la team, une utilisation particulièrement efficace des réseaux sociaux et des outils numériques pour se faire entendre.

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Les “Larry Shippers” adorent l’idée que Larry et Louis sont amoureux et forment un couple officieux. Les shippers sont un phénomène né dans les années 2000, issu des séries télé, en particulier des séries pour ados, où les fans suivaient une série en fonction d’un couple, réel ou supposé. Étymologiquement, un shipper vient de l’anglais “ship”, abréviation de “relationship”, relation amoureuse (dans ce contexte). Les Larry Shippers aiment l’idée de la romance entre les deux boys, et estiment que Louanor n’est qu’un fake, une fausse histoire. De l’autre côté, appelons-le Team Louanor, on estime que Louis et Harry ne vivent qu’une bromance. Qu’est-ce qu’une bromance ? Contraction de “brother” et “romance”, ce mot-valise s’applique aux relations amicales, fraternelles, que peuvent avoir deux garçons entre eux.

Alors certes, on peut se gausser du côté futile de ce #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor. Mais c’est passer à côté d’un condensé intense de notre époque, et de pratiques numériques très élaborées. Le hashtag met en lumière une certaine vision du monde comme il va, où se tissent de nouveaux liens, entre romance et bromance, et en plein débat sur le mariage homosexuel, même si le lien est rarement fait dans les tweets.

Et dans les nombreux Tumblr ou Skyblogs consacrés aux One Direction, les fans font montre de compétences très étendues en matière de recherches et d’analyses sur Internet, faisant du mode collaboratif un must. “Tu es une Larry Shipper quand tu y crois dur comme fer et que tu cherches des preuves encore et encore” résume une skyblogueuse. Les directioners, qu’ils soient “Larry Shippers” ou “bromances”, sont capables de mener des enquêtes en ligne à la manière de cyberdétectives, épluchant Youtube, Google Images, hantant les forums, remontant les timelines des comptes Twitter de la fanbase du groupe, analysant les commentaires et les likes sur Instagram, essayant de démêler le vrai du faux dans un monde de faux-semblants et de marketing. Ils connaissent par coeur les outils 2.0, et perpétuent à leur manière des pratiques issues de la fanfiction, ce mode d’expression communautaire qui s’approprie une histoire et la réécrit selon ses aspirations. Voilà, en résumé, ce qui s’abrite derrière #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor : #tolérance #bromance #shipper #musique #réseauxsociaux #undimanchesurTwitter #so2013…

Les icônes de l’Insta-réalité

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Si vous avez plus de 13 ans, vous ne les connaissez sûrement pas. Leur figure de proue s’appelle Benjamin Lasnier. Dans sa bio Instagram, le jeune homme, qui vient tout juste de fêter ses 14 ans (70 000 likes en guise de cadeau d’anniversaire) explique qu’il passe son temps libre à “interagir avec les meilleurs follwers/fans du monde”. Il faut dire qu’avec près de 865 000 abonnés sur Instagram, il y a même de quoi y passer ses journées entières. Sans parler des 479 000 fans Facebook (dans ce contexte, ses seulement 110 000 followers sur Twitter font du coup un peu tache). Et pourquoi tant de centaines de milliers de likers potentiels ? Il ne chante pas. N’est pas acteur. N’est pas mannequin. N’a rien inventé. Mais… il est “cute” comme disent ses fans. Mignon. Beau gosse. Et ressemble comme deux gouttes d’eau à Justin Bieber. Et puis c’est à peu près tout. Benjamin Lasnier a pour fait d’arme sa ressemblance avec une idole vieillissante (19 ans…), elle-même issue de Youtube. Il ne s’en cache pas, et en joue tranquillement.

Selon la légende, le jeune franco-danois s’est inscrit sur Instagram l’an passé sur les conseils d’un cousin. Son visage lisse, effectivement très proche de celui de Justin Bieber, a assuré la viralité de ses premières photos, qui ont de suite été likées par des dizaines de fans. Aujourd’hui, chacun de ses clichés, qui le représentent, dans 90 % des cas, de face, en gros plan, souriant, génère au minimum 60 000 likes et des centaines de commentaires. Et c’est vraisemblablement en vertu de ses milliers de fans (et de sa “beaugossitude”) qu’il vient de signer un contrat avec Sony.

À l’ère du numérique, la bio de ces nouvelles icônes se résume d’abord par des chiffres, avant de se résumer par des faits. Benjamin Lasnier n’est pas le seul inconnu connu. Les icônes de l’Insta-réalité, figées dans des poses lisses, aseptisées, affichant des milliers de fans, sont de plus en plus nombreuses. À commencer par la propre famille de Benjamin Lasnier : sa soeur Amanda, (12 ans ?), compte déjà 40 000 followers. Son petit frère Marius (6 ans ?) a une page qui réunit plus de 3 000 fans. Son propre chien est suivi par 46 000 amis sur Instagram. La dynastie Lasnier est en route… Et puis il y a aussi par exemple le Français @Bonjourantoine, 20 000 abonnés, 60 photos (principalement des photos de… Justin Bieber et Benjamin Lasnier), qui se présente ainsi (en anglais dans le texte) : “J’ai 13 ans et je suis célibataire”.

Avec Instagram, les tweens (ou pré-ados) ont trouvé un fabuleux terrain pour se rapprocher de leurs idoles. Mieux encore : les tweens, à coup de likes et de commentaires, ont la possibilité de façonner leurs propres icônes, lisses, interchangeables, asexuées, éternellement jeunes, éternellement Bieber, qu’ils peuvent sans complexe abandonner du jour au lendemain, avec cette impression, renforcée par les liens issus de l’alliance magique entre réseaux sociaux et smartphones, qu’ils peuvent les toucher du doigt, au propre comme au figuré. Figées dans une “Insta-réalité” faite de sourires (“I’m here to make you happy” affirme Benjamin Lasnier), de duck faces, et de maximes prêtes à l’emploi comme en raffolent les ados, ces icônes semblent vides, mais rassurantes. Chaque fan peut y projeter ses propres fantasmes, ses propres souhaits, ses propres envies, y voir ses propres stars, sans changer d’icône, ni sur l’ordinateur, ni sur l’iPod. Fans et stars de cette insta-réalité, comme dans un remake 2.0 du Village des Damnés, ont finalement fait leur cette maxime likée par 50 000 fans de Benjamin Lasnier : “On dit que la beauté intérieure est plus importante que la beauté extérieure, mais dans notre société, ce n’est pas le cas. Personne ne vous donne la chance de montrer votre beauté intérieure si vous n’êtes pas beau à l’extérieur.”

Snapchat : les ados en quête d’images

snapchatC’est l’appli dont tous les médias parlent, celle qui serait en train de tuer à petit feu la relation privilégiée que les ados entretiennent avec Facebook : son nom ? Snapchat. Son principe ? L’inverse, justement, de Facebook : bloquer la viralité en focalisant sur l’instant. C’est-à-dire envoyer des photos à ses contacts, qui n’auront que quelques secondes (10 au maximum) pour les regarder, avant que la photo ne s’efface. Pas d’archivage, pas de partage, juste du “regardable” immédiatement. Snapchat, c’est l’image jetable, qui se consomme de suite, affranchie des like ou des RT, brute. Privée de viralité -donc de possibilité de faire du buzz, bad ou bon-, la photo envoyée, qui n’a que quelques secondes pour “marquer les esprits”, se doit d’être percutante, concise. Et donc, si possible, choc.

Nude et ugly

Pas étonnant, dans ces conditions, que les ados aient adopté Snapchat, au point de la hisser dans le top 10 des applis gratuites les plus téléchargées sur iTunes. L’appli a de sérieux atouts pour séduire cette population, qui est à l’âge où l’on aime se tester, s’affranchir, en particulier par rapport à deux univers : celui des parents, mais, aussi, et c’est à noter parce que c’est nouveau, celui des usages en vigueur sur Facebook, où partage et identité réelle sont censés être la norme numérique. Snapchat échappe en principe à l’emprise parentale parce qu’elle est réservée à un usage sur smartphone, donc sur un outil dont l’utilisation est totalement personnelle, personnalisée, et mobile. Snapchat s’affranchit également de Facebook en faisant du pseudo et de l’immédiat la norme. Les images sont censées être éphémères, et non transmissibles par celui ou celle qui les reçoit, contrairement aux photos publiées sur Facebook, qui peuvent être partagées très facilement. En théorie, pas de capture d’écran possible. C’est ainsi que l’utilisation principale de Snapchat consiste à envoyer des photos de grimaces, et des photos (ou vidéos) intimes (autrement dit : des images sexuellement explicites) à ses contacts. Principaux mots associés à une recherche Snapchat ? “nude” et “ugly” (“nu” et “affreux”), ou une certaine radicalité dans le besoin de s’affranchir de l’enfance. Snapchat n’est, dans cet aspect de son utilisation, que le digne successeur de pratiques initiées avec le sexting (s’envoyer des photos de nus par sms, une pratique d’ailleurs popularisée malgré lui par un… sénateur américain en 2009), et les dedipix, qui ont assuré le succès de certains skyblogs en 2009 et 2010, en promettant des “coms” en échange d’une photo intime, et dédicacée d’un pseudo. 

snapchat grimaces

Une appli refuge

L’aspect éphémère des photos envoyées ne fait que pimenter leur utilisation : il s’agit ici du principal enjeu, et même bien davantage d’un jeu, consistant à se mettre au défi de provoquer les autres, mais aussi soi, dans sa capacité à se dénuder et à s’exposer, avec l’illusion qu’il n’en restera aucune trace, si ce n’est l’impact que l’image de soi aura laissée sur les destinataires. “Sur Instagram : des looks de top model. Sur Snapchat : des têtes de Voldemort” : publié sur Twitter, ce commentaire est un bon condensé des pratiques adolescentes en matière d’images.  À la différence d’Instagram, autre appli très prisée des ados, où le but est de délivrer une image de soi la meilleure possible en la mettant en scène sous un angle positif (avec des amis, en prenant la pause, avec des nouveaux habits, etc.), les utilisateurs de Snapchat aiment se livrer sous un angle le plus inattendu possible, créant une nouvelle sorte de liens, entièrement fondés sur le rapport à l’image de soi très éloignée des conventions : « J’ai l’impression que les gens avec qui je snapchatte sont mes amis les plus proches, parce que je leur envoie mes grimaces les pires, que le reste du monde ne verra jamais” explique cet utilisateur sur Twitter. Snapchat est une manière pour les ados de marquer leur territoire, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte, une sorte d’appli refuge, interstice de liberté sans autre surveillance que celle de ses pairs. Ce que résume ainsi une snapchatteuse : « Quand tu réussis à screenshoter les #snapchats de tes copines, t’as tellement un moyen de pression sur elles… » 

L’illusion de l’éphémère

Car bien sûr, l’autre grand défi de Snapchat, c’est de pouvoir conserver une trace des photos reçues… Les utilisateurs n’ont pas mis longtemps à trouver des moyens de faire des captures d’écran de Snapchat. Les pages Facebook consacrées aux “Snapchat screenshots” sont légion, et la viralité a comme repris ses droits naturels au pays du partage. Mais cela n’empêche pas les ados de continuer à utiliser l’appli sans retenue, au point pour certains d’en faire la killer app de l’ennui (“Je m’ennuie en cours, snapchattez-moi !” est devenu un tweet assez courant), voire un rendez-vous incontournable : “Avant j’attendais les messages du matin, maintenant c’est les snapchats”…

Portrait robot de l’ado connecté

Un clavier qui se mange, rêve d'ado... Merci Papilles & Pupilles pour la photo.
Un clavier qui se mange, rêve d’ado… Merci Papilles & Pupilles pour la photo.

Il existe de nombreuses études sur les pratiques numériques des ados. Mais pour mieux cerner les usages, rien de mieux que le terrain. Ados 3.0 s’est rendu dans un collège près de Rouen, pour suivre, pendant une journée, des classes de 4ème s’exprimer sur le sujet des réseaux sociaux. À l’origine de cette initiative, Nadya Benyounes, chargée de mission TICE au CRDP de Rouen et professeur documentaliste, qui a assuré, dans le cadre de l’Internet Safer Day, une formation destinée à sensibiliser les élèves à un usage responsable du Net, baptisée « Tu publies, oui, mais alors tu réfléchis ! ».

Premier constat : Facebook, Internet, ordinateur personnel, smartphone, sont les quatre mots clés de ces ados, qui sont, à une écrasante majorité, équipés et connectés. Ils passent, selon leurs dires, au minimum deux heures par jour sur leur ordinateur pour chatter, jouer, youtuber, facebooker, googler. Avec ou sans le consentement des parents. On voit se dessiner très nettement une sorte de « fracture numérique » (même si l’expression est pompeuse) entre ceux qui ont une vie derrière les écrans, et ceux, minoritaires, qui n’y ont pas encore accès chez eux. Mais même ceux des ados qui n’ont pas d’ordinateur/smartphone/compte Facebook -la plupart du temps parce que les parents ne le souhaitent pas- sont au courant des pratiques de leurs copains.

Deuxième constat : ces ados ont une utilisation de consommateurs, et confondent souvent les outils avec les usages (« Internet ? C’est un moteur de recherche ! »), et connaissent encore assez peu leur grammaire numérique (« Google, c’est un navigateur »). La génération spontanée des écrans n’existe pas. Ils construisent leurs connaissances de manière empirique (« On pioche à droite à gauche ») et collaborative (« Si je pose une question sur Facebook, j’ai des réponses »). Ils ont en revanche bien compris qu’ils avaient des outils géniaux pour « buzzer », un verbe qui leur est familier.

Troisième constat : les parents semblent avoir un rôle assez flou. Mais il est difficile de démêler le vrai du faux dans les affirmations des collégiens, tant la pression sociale (c’est-à-dire au sein de la classe) est importante à cet âge, où l’on a besoin de s’affirmer par rapport à ses pairs, et de s’émanciper de ses parents. Les parents sont les premiers pourvoyeurs d’écrans (« Ma mère m’a donné son téléphone parce qu’elle en changeait »), aident leurs enfants à mentir sur leur âge (la plupart des élèves ont eu leur compte Facebook en 6e, alors que Facebook est officiellement interdit avant 13 ans), préviennent leurs enfants qu’il y a des dangers (« C’est pour nous protéger »), exercent un droit de regard souvent réduit au minimum (« Ma mère jette parfois un œil sur mon Facebook »), et investissent plus ou moins consciemment leurs enfants de super pouvoirs (« Dès qu’il y a un problème technique, mes parents me demandent »).

Quatrième et dernier constat : ces collégiens s’accommodent de l’absence de vie privée en ligne, à la fois par méconnaissance (la plupart ont des notions superficielles des paramétrages et des données personnelles), et par fatalisme, teinté de « ça n’arrive qu’aux autres ». Ils vivent avec ce couperet de la e-réputation, sans le maîtriser, mais sans s’en inquiéter non plus. En revanche, dès qu’on les sensibilise sur le sujet, les questions qu’ils se posent sont nombreuses.

Les phrases ci-dessous, prononcées par les collégiens lors de l’intervention de Nadya Benyounes, en disent beaucoup sur les rapports qu’ils entretiennent, parfois de manière contradictoire, avec les univers numériques.

« Facebook, c’est pour faire des rencontres. »
« Facebook, c’est un endroit où on peut s’exprimer librement. On chatte, on parle, on publie des photos. On peut aimer. On like des coms. On fait des jeux. On regarde le profil des gens. »
« – Moi j’ai pas de profil Facebook.
– Il est fou lui ! »
« On a des consoles, alors on va pas sur le Net pour jouer. »
« Internet, c’est né sur un ordinateur. »
« Mark Zuckerberg, peut-être que c’est une super commère ? »
« On sait bien que quand on surfe, Facebook récupère des données. C’est comme ça. »
« Un réseau social, c’est quand on raconte sa vie. »
Question de Nadya Benyounès : « Qui n’a pas Internet chez lui ? » Réponse d’un élève : « Qui n’a pas l’eau chaude ? »
« Quand les parents nous demandent quelque chose, si on sait pas répondre, on va sur un forum. Et quand on se pose des questions, on demande pas aux parents, on trouve tout sur Internet. »
Question de Nadya Benyounès : « Qui utilise Youtube ? » Toutes les mains se lèvent. « Qui utilise Dailymotion ? » Réponse collective : « Pfffff ! » Précision d’un élève : « Youtube, c’est la ville. Dailymotion, c’est la campagne. Si je veux poster une vidéo, c’est sur Youtube, au moins elle sera vue. »
« Mes vidéos Youtube, je les poste avec mon pseudo, ça buzze plus qu’un vrai nom. »
« On garde MSN pour rester en contact avec ceux qui ont pas Facebook. »
« J’ai verrouillé l’accès à mon ordinateur pour mes parents, parce que Facebook c’est ma vie privée ! »
« J’ai mis un mot de passe pour empêcher ma mère d’aller sur mon PC, sinon elle fait tout bugger ! »
« Si je mets un faux nom sur Facebook, c’est juste pour que mes parents me retrouvent pas. »
« Sur Facebook, les gens me calculent pas, alors que sur Twitter, les gens me répondent même si on se connaît pas. Et puis il y a toujours du monde sur Twitter. »

Parents, et si on hackait nos enfants ?

avatarChers parents de 2013,
Vous vous posez beaucoup de questions. Ne le niez pas, je suis comme vous. Internet, réseaux sociaux, mondes numériques… la tâche semble immense, à la hauteur de la pression que les médias et les institutions font peser sur nos épaules déjà larges. Sans parler de nos enfants. “Han, mais laisse-moi faire !” est leur crédo dès que vous approchez de près ou de loin d’un écran. Et vous avez tendance, en votre for intérieur, à en éprouver un mélange de soulagement (ouf, ça de moins à faire), et de culpabilité (mais quand même, c’est moi qui devrais lui apprendre). Oui, je suis un petit peu dans vos têtes. Alors plutôt que de maugréer dans votre coin, de soupirer en maudissant (au mieux) ou en ignorant (au pire) ce que font vos enfants en ligne, je vous propose de hacker vos propres enfants. En toute simplicité.
De quoi s’agit-il ? De les hacker non pas au sens souvent utilisé de pirater (ce qui ne voudrait rien dire, vous en conviendrez avec moi), mais dans le sens initial de « bidouiller », détourner. La bidouillabilité (ne riez pas) (de l’anglais “hackability”) est, d’après Wikipédia, « la capacité pour quelque chose (système, objet technique, outil, etc.) à être détourné de sa vocation initiale pour de nouveaux usages ». Hackons (et non hachons comme me le suggère le correcteur orthographique) donc gaiment nos enfants, et explorons leur appétence pour les univers connectés. Plutôt que de nous en offusquer et d’y voir matière à conflit, exploitons leur goût pour le collaboratif et les réseaux, et créons de nouveaux liens familiaux.
Combo win-win assuré : premièrement, le parent ne se pose plus comme un censeur mais comme un accompagnateur. Rappelons qu’accompagner, au sens étymologique du terme, veut dire “manger le pain avec” : mangeons des écrans avec nos petits ogres, retrouvons le goût des saveurs numériques. Valorisons nos kids dans leurs “acquis écrans”.
Deuxièmement, le parent en profite également pour faire une mise à niveau et se réapproprier le territoire des réseaux sociaux et des usages numériques. La génération spontanée des écrans n’existe pas, elle se construit à force d’échanges et de collaborations plus ou moins organisées, plus ou moins construites. Apportons notre vision parentale, et nos besoins en tant que chefs de famille : il y a sûrement matière à tirer bénéfice des “acquis écran” pour l’ensemble de la famille. Demandez à vos génération Z de mettre leurs réseaux à contribution pour trouver des recettes de pâtes originales pour la semaine, proposez-leur de dénicher des nouvelles idées de déco pour la maison sur Habbo hôtel, chargez-les d’organiser une synthèse des meilleurs forfaits Internet en vue de trouver le plus adapté, mettez-les au défi de faire les courses en ligne… Bref, je plaisante, mais vous voyez l’esprit ?
Pour résumer : hackez vos enfants pour ne plus faire du temps écrans un temps de conflit mais un temps de complicité, via des apprentissages en commun. En bidouillant ainsi les rapports familiaux, en agissant sur la notion d’hyperliens, au propre comme au figuré, vous faites clic compte triple : vous transformez effectivement le temps écran en un temps complice et non plus en un temps de conflit, vous défrichez intelligemment ces terrains vagues que peuvent être les réseaux sociaux et les open data, et vous reprenez votre rôle d’éducateur, en devenant un accompagnateur de première classe. Surtout, vous montrez à vos enfants, qui baignent dans le web social, que vous avez saisi le sens du mot inter-action.
Sans compter que hacker ses enfants, c’est sans danger (je sais, la dernière fois que vous avez entendu cette phrase, c’était au siècle dernier dans Marathon Man), c’est totalement légal, et c’est dans l’air du temps, qui fait du mix un must en réinventant nos usages. Et pour mieux respecter l’esprit du hacking, hackons ensemble, et échangeons entre parents nos bons trucs pour créer du lien numérique en famille. Chiche ?

[Précision : ce billet devait initialement être publié sur le blog Parents 3.0, qui, ironie du sort, a été piraté au moment où j’écrivais ces lignes. Alors, comme on a l’esprit de famille chez les 3.0, et dans un pur esprit bidouille hacking, c’est le blog des Ados 3.0 qui accueille ce billet, en attendant que les Parents 3.0 retrouvent figure humaine, ce qui sera fait dans les jours qui viennent… Merci à vous, lecteurs de tous horizons, pour votre patience. Et sinon, que les pirates de bas étage qui emmerdent tout le monde soient déconnectés sur 7 générations. Laurence Bee]

Quelques liens pour aller plus loin dans l’esprit “hacking” et éducation :
Hackons l’école, un article d’Owni
Open Bidouille Camp

Profs et élèves sur les réseaux sociaux : « éviter la confusion public et privé »

On parle souvent des changements induits par les réseaux sociaux dans les relations familiales, moins des contacts entre profs et élèves. Aux Etats-Unis, la Virginie et le Missouri ont décidé d’interdire les liens « d’amitié » entre profs et élèves sur Facebook et Twitter. En France, nous n’en sommes pas là. Pour en parler, Ados 3.0 a interviewé Nadya Benyounes, prof doc, formatrice, en contact à la fois avec des ados et des profs, et très active sur Twitter (@nbenyounes) où sa veille sur les TICE est suivie par plus de 2 300 personnes.

Le fait que des élèves et des profs soient « amis » sur Facebook ou Twitter est-il fréquent ?

Il y a certainement des changements dans les relations, mais il n’est cependant pas si fréquent que les profs et élèves soient « amis » sur les réseaux sociaux. Souvent, on observe de la réticence de part et d’autre. Si les profs ne souhaitent pas entretenir des relations avec les élèves, ces derniers ne sont pas en reste, ils n’ont pas spécialement envie de retrouver leur environnement familial et scolaire sur Facebook. Sur un réseau social, on choisit, on trie et cette sélection commence par qui je vais intégrer dans mon réseau.

Quels liens profs et élèves peuvent-ils tisser sur les réseaux sociaux ? 

Franchement, je ne sais pas trop s’il est souhaitable que profs et élèves se retrouvent sur les réseaux. Je crois plutôt que cela dépend de l’enseignement et des élèves, de la relation qui est construite et de la façon dont l’enseignant dispense son cours. Je suis convaincue qu’en tant qu’enseignant et formateur, nous avons un rôle à jouer dans l’éducation aux médias, et les réseaux sociaux en font partie. Les élèves les utilisent mais leur usage relève souvent du zapping : je poste un lien, une photo sur mon mur, je like, je recommande, etc. Mais ils n’analysent pas leurs actions et après tout ce n’est pas vraiment leur rôle ; c’est le nôtre, celui des enseignants, formateurs et parents de les accompagner à un usage responsable et raisonné.

Est-ce que le fait que chacun soit présent sur les réseaux sociaux, à titre personnel, et non pas en tant que « prof » ou « élève », sans forcément être « ami », peut avoir des répercussions dans les rapports quotidiens ? Par exemple, si un prof apprend, via les réseaux, qu’un élève a fait la fête (ou vice-versa), cela peut-il empiéter sur le cours ? 

Je pense que si on souhaite protéger notre vie privée, c’est à nous de prendre les mesures nécessaires pour qu’elle le reste. Internet étant un espace public, à nous également de faire attention à la confusion de nos espaces public et privé. Tout ce qu’on y publie est susceptible d’être lu, vu, c’est ce que nous devons expliquer aux élèves. Tant que je n’ai pas activé mon navigateur sur mon ordinateur, je suis chez moi mais à partir du moment où je le fais, je m’expose et j’en assume les risques. Mais sont-ils bien informés à ce sujet ? Connaît-on toutes les subtilités du Web et du social media ? Rien n’est moins sûr comme en témoignent les changements réguliers opérés dans les conditions d’utilisation de ces réseaux.

Les ados s’intéressent de plus en plus à Twitter. Est-ce également le cas des profs ?

J’ai l’impression que Twitter intéresse de plus en plus, mais pas seulement les ados et les profs. Cependant, cela reste encore peu significatif quand on observe que plus de 25 millions de Français sont sur Facebook, alors que Twitter en compte pour le moment un peu plus de 5 millions.

De ce que vous pouvez en voir, Facebook est-il toujours le réseau social préféré des ados ?

Pour le moment, nous sommes un peu dans une période d’attente de ce qui va remplacer la « vague Facebook », parce que quelque chose d’autre viendra, c’est sûr. Mais en attendant, même s’il a été dit qu’ils allaient en masse sur Twitter par exemple, ce n’est pas trop l’impression que j’en ai à mon niveau. Facebook convient aux ados car il est à usage multiple, instantané et surtout, ils pensent le connaître et le maitriser. Depuis quelques temps, j’observe quelques comptes d’élèves sur Twitter, ainsi que l’usage qu’ils en font, mais je n’ai pas encore assez de recul et de matière pour pouvoir en faire état. Une chose m’a interpellée : ils sont très peu à protéger leur compte et leur mot d’ordre est « suis-moi et je te suivrai en retour », c’est une course aux « followers ».
En tout cas, il semble qu’ils aient compris le fonctionnement de Twitter et ses subtilités, pour certains, et ils en usent : un pseudo attractif un tantinet provoc’, une biographie (parfois mystérieuse) qui intrigue et qui donne envie de suivre, utilisation des hashtags et surtout raconter sa vie et par tous les moyens se faire connaître. Mais en fait, ce sont les mêmes qui ont un grand nombre d’amis sur Facebook : aussi doivent-ils transposer leur usage de Facebook à celui de Twitter. À suivre…

Pour prolonger la lecture :
Les ados, community managers d’eux-mêmes

Dans l'univers des ados connectés

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