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Décryptage d’un hashtag

Dimanche 21 avril, alors que défilaient à Paris les pro et anti mariage pour tous, les ados s’emparaient des TT (trending topics) de Twitter pour faire en quelque sorte leur manif mariage pour tous, mais selon leurs codes à eux. Ils ont en effet propulsé en tête des hashtags France l’improbable #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor. Pour alambiqué qu’il soit, ce mot-dièse est à lui seul un concentré de notre époque, au croisement des usages numériques et des questions sociétales. Décryptage.

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Vu de loin, c’est-à-dire vu du smartphone de ceux qui ont passé l’âge d’écouter NRJ, ce #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor est totalement incompréhensible. Qui sont donc ces Larry et Louanor ? Pour y répondre, il faut emprunter un navigateur parsemé de Tumblr, Skyblogs, Twitter, et fanpages dont raffolent les ados, et grâce auxquels on acquiert une solide culture en matière de… One Direction.

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, les One Direction sont, avec Justin Bieber, le groupe de musique qui mobilise le plus ses fans sur (et hors) les réseaux sociaux. Composé de 5 garçons dans le vent, le groupe est adulé par des millions de groupies dans le monde, qui se passionnent évidemment pour la vie amoureuse des “boys”. Essayons de résumer sobrement et clairement le scénario, aux confins de Nous Deux et Salut les copains version 2013 : l’un des chanteurs, Louis Tomlinson, est officiellement en couple avec Eleonore, une jeune étudiante. Mais certains “directioners”, nom officiel des fans du groupe, soupçonnent une autre réalité : cette idylle serait montée de toutes pièces pour masquer une relation amoureuse entre Louis et un autre membre du groupe, Harry. Arrivé à ce point du récit, le hashtag #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor commence à faire sens : Larry, c’est la contraction de Louis et Harry, et Louanor, le diminutif d’Eleonor. Tout le monde suit ? Car derrière ce mot-dièse, se cachent deux camps de fans, deux teams, représentant deux visions du couple, et surtout, quelle que soit la team, une utilisation particulièrement efficace des réseaux sociaux et des outils numériques pour se faire entendre.

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Les “Larry Shippers” adorent l’idée que Larry et Louis sont amoureux et forment un couple officieux. Les shippers sont un phénomène né dans les années 2000, issu des séries télé, en particulier des séries pour ados, où les fans suivaient une série en fonction d’un couple, réel ou supposé. Étymologiquement, un shipper vient de l’anglais “ship”, abréviation de “relationship”, relation amoureuse (dans ce contexte). Les Larry Shippers aiment l’idée de la romance entre les deux boys, et estiment que Louanor n’est qu’un fake, une fausse histoire. De l’autre côté, appelons-le Team Louanor, on estime que Louis et Harry ne vivent qu’une bromance. Qu’est-ce qu’une bromance ? Contraction de “brother” et “romance”, ce mot-valise s’applique aux relations amicales, fraternelles, que peuvent avoir deux garçons entre eux.

Alors certes, on peut se gausser du côté futile de ce #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor. Mais c’est passer à côté d’un condensé intense de notre époque, et de pratiques numériques très élaborées. Le hashtag met en lumière une certaine vision du monde comme il va, où se tissent de nouveaux liens, entre romance et bromance, et en plein débat sur le mariage homosexuel, même si le lien est rarement fait dans les tweets.

Et dans les nombreux Tumblr ou Skyblogs consacrés aux One Direction, les fans font montre de compétences très étendues en matière de recherches et d’analyses sur Internet, faisant du mode collaboratif un must. “Tu es une Larry Shipper quand tu y crois dur comme fer et que tu cherches des preuves encore et encore” résume une skyblogueuse. Les directioners, qu’ils soient “Larry Shippers” ou “bromances”, sont capables de mener des enquêtes en ligne à la manière de cyberdétectives, épluchant Youtube, Google Images, hantant les forums, remontant les timelines des comptes Twitter de la fanbase du groupe, analysant les commentaires et les likes sur Instagram, essayant de démêler le vrai du faux dans un monde de faux-semblants et de marketing. Ils connaissent par coeur les outils 2.0, et perpétuent à leur manière des pratiques issues de la fanfiction, ce mode d’expression communautaire qui s’approprie une histoire et la réécrit selon ses aspirations. Voilà, en résumé, ce qui s’abrite derrière #TeamQuiEnARienAFoutreDeLarryEtLouanor : #tolérance #bromance #shipper #musique #réseauxsociaux #undimanchesurTwitter #so2013…

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Les icônes de l’Insta-réalité

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Si vous avez plus de 13 ans, vous ne les connaissez sûrement pas. Leur figure de proue s’appelle Benjamin Lasnier. Dans sa bio Instagram, le jeune homme, qui vient tout juste de fêter ses 14 ans (70 000 likes en guise de cadeau d’anniversaire) explique qu’il passe son temps libre à “interagir avec les meilleurs follwers/fans du monde”. Il faut dire qu’avec près de 865 000 abonnés sur Instagram, il y a même de quoi y passer ses journées entières. Sans parler des 479 000 fans Facebook (dans ce contexte, ses seulement 110 000 followers sur Twitter font du coup un peu tache). Et pourquoi tant de centaines de milliers de likers potentiels ? Il ne chante pas. N’est pas acteur. N’est pas mannequin. N’a rien inventé. Mais… il est “cute” comme disent ses fans. Mignon. Beau gosse. Et ressemble comme deux gouttes d’eau à Justin Bieber. Et puis c’est à peu près tout. Benjamin Lasnier a pour fait d’arme sa ressemblance avec une idole vieillissante (19 ans…), elle-même issue de Youtube. Il ne s’en cache pas, et en joue tranquillement.

Selon la légende, le jeune franco-danois s’est inscrit sur Instagram l’an passé sur les conseils d’un cousin. Son visage lisse, effectivement très proche de celui de Justin Bieber, a assuré la viralité de ses premières photos, qui ont de suite été likées par des dizaines de fans. Aujourd’hui, chacun de ses clichés, qui le représentent, dans 90 % des cas, de face, en gros plan, souriant, génère au minimum 60 000 likes et des centaines de commentaires. Et c’est vraisemblablement en vertu de ses milliers de fans (et de sa “beaugossitude”) qu’il vient de signer un contrat avec Sony.

À l’ère du numérique, la bio de ces nouvelles icônes se résume d’abord par des chiffres, avant de se résumer par des faits. Benjamin Lasnier n’est pas le seul inconnu connu. Les icônes de l’Insta-réalité, figées dans des poses lisses, aseptisées, affichant des milliers de fans, sont de plus en plus nombreuses. À commencer par la propre famille de Benjamin Lasnier : sa soeur Amanda, (12 ans ?), compte déjà 40 000 followers. Son petit frère Marius (6 ans ?) a une page qui réunit plus de 3 000 fans. Son propre chien est suivi par 46 000 amis sur Instagram. La dynastie Lasnier est en route… Et puis il y a aussi par exemple le Français @Bonjourantoine, 20 000 abonnés, 60 photos (principalement des photos de… Justin Bieber et Benjamin Lasnier), qui se présente ainsi (en anglais dans le texte) : “J’ai 13 ans et je suis célibataire”.

Avec Instagram, les tweens (ou pré-ados) ont trouvé un fabuleux terrain pour se rapprocher de leurs idoles. Mieux encore : les tweens, à coup de likes et de commentaires, ont la possibilité de façonner leurs propres icônes, lisses, interchangeables, asexuées, éternellement jeunes, éternellement Bieber, qu’ils peuvent sans complexe abandonner du jour au lendemain, avec cette impression, renforcée par les liens issus de l’alliance magique entre réseaux sociaux et smartphones, qu’ils peuvent les toucher du doigt, au propre comme au figuré. Figées dans une “Insta-réalité” faite de sourires (“I’m here to make you happy” affirme Benjamin Lasnier), de duck faces, et de maximes prêtes à l’emploi comme en raffolent les ados, ces icônes semblent vides, mais rassurantes. Chaque fan peut y projeter ses propres fantasmes, ses propres souhaits, ses propres envies, y voir ses propres stars, sans changer d’icône, ni sur l’ordinateur, ni sur l’iPod. Fans et stars de cette insta-réalité, comme dans un remake 2.0 du Village des Damnés, ont finalement fait leur cette maxime likée par 50 000 fans de Benjamin Lasnier : “On dit que la beauté intérieure est plus importante que la beauté extérieure, mais dans notre société, ce n’est pas le cas. Personne ne vous donne la chance de montrer votre beauté intérieure si vous n’êtes pas beau à l’extérieur.”