Au secours, les cybers attaquent !

Les kikoolols grandissent. Dans la hiérarchie adolescente, les kikoolols, jusqu’à maintenant, c’était un peu la plaie des réseaux sociaux. Sortes d’arpètes d’antan, ils étaient les premiers apprentis ados 2.0. Là où le kikoolol débarquait, le swag, cet être censé être au sommet d’une certaine branchitude, s’enfuyait. Les kikoolols, c’étaient les petits frères ou petites sœurs, avides de faire comme les grands, et ainsi baptisés parce qu’ils usaient et abusaient des textos et de leur langage. Ce sont eux qui ont inondé les forums ou les murs Facebook de « kikoo, sava ? » et autres « wé, lol », raccourcissant et malaxant les mots pour mieux les adapter à leurs pouces et aux écrans des smartphones. Hier dénigrés par les plus grands – l’expression « t’es un kikoolol » étant très péjorative – les kikoolols, avec l’accession de LOL au dictionnaire, ont changé de statut et ont acquis leurs (trois) lettres de noblesse. Il fallait bien que les kikoolols grandissent et se trouvent eux aussi des cibles de moqueries, histoire de marquer leur territoire. Il semble donc qu’aujourd’hui, à l’étage en dessous, on trouve les cybers. Oui, les cybers. Cyber devient un substantif, péjoratif qui plus est. Ces jeunes n’ont plus respect ;-) Dans le temps (je vous parle d’un temps bla bla bla), quand on prononçait le mot « cyber », des regards plein de respect et d’envie se braquaient sur vous. Si vous évoluiez dans l’univers cyber, vous étiez hype, tout simplement. On vous invitait à beamer aux soirées Palm, c’est tout dire.

The times they are a changin’, comme chantait Bob Dylan… Et aujourd’hui, là où le cyber débarque, le kikoolol s’enfuit. « Cyber, ta quitté Skyrock, ta attaquer Facebook, et maintenant tu t’en prend à Twitter. » peut-on lire, dans le texte, sur le fil de jeunes twittos kikoolols visiblement indisposés par l’arrivée de ces cybers. Voilà donc le cyber pestiféré qui débarque. Ce cyber, comment le définir ? « Le cyber qui se rajoute des piercings avec Photofiltre ! », c’est en gros le plouc 2.0, la lie de l’utilisateur des mondes numériques. C’est le nolife, celui qui n’a de vie que virtuelle. « T’as 4 000 amis sur Facebook mais tu manges tout seul à la cantine ? T’es cyber ». Voilà une définition claire et efficace.

Le choix du mot joue un rôle important. En connotant de manière péjorative tout ce qui a défini il y a quelques années le succès du Web en général, ce mépris soudain pour le « cyber » marque une rupture générationnelle. Le mot a vieilli. Il s’est banalisé. Ses origines liées à la science-fiction, et à toute la culture qui a suivi, sont en train d’être balayées par une génération née et grandie au XXIe siècle. Il n’est plus synonyme de l’ouverture sur un monde totalement nouveau. Il est en passe de devenir synonyme de « out »… Les cyber abus passés sont aujourd’hui pointés du clic par les ados eux-mêmes. Ceux-là mêmes qui hier faisaient la chasse aux amis se moquent de ceux qui font la même chose aujourd’hui. Le cyber n’a donc plus la cote chez les ados. « Espèce de cyber » n’est pas franchement un compliment. Il faut dire que dans l’univers adolescent, il est souvent associé, en tant qu’adjectif, à des notions négatives, comme le harcèlement, voire l’attaque. Ce glissement sémantique n’a rien de fortuit. Selon une récente étude de l’agence américaine Common Sense Media, la moitié des jeunes Américains préfèrent communiquer en « face à face », en « vrai » donc, et non plus en « cyber » : parce que c’est « plus fun » et surtout, parce que l’on peut mieux comprendre ce que veut dire « l’autre » quand on le voit. Comme on a pu le craindre au début, l’arrivée des réseaux sociaux n’a pas remplacé la vie réelle, elle l’a complétée. Et elle continuera à la compléter. Mais différemment. Les ados d’aujourd’hui, après les errements du début, en faisant rimer le terme « cyber » avec « boloss » (ringard, traduction pour les plus de 40 ans), prouvent qu’ils savent tenir compte des erreurs de leurs aînés. Les réseaux sociaux font partie de leur vie, mais ne sont pas toute leur vie. Ils commencent à faire la part des choses. Sauf les cybers, bien entendu.

Laurence Bee


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