Ados, vous pouvez répéter la question ?

ados questionsLe Monde pointait récemment la montée en puissance du site Ask.fm chez les ados. De quoi s’agit-il ? D’un réseau, très simple d’accès, où chacun peut poser des questions à qui bon lui semble, sous son nom, son pseudo, ou, et c’est là que le bât blesse, de manière totalement anonyme. "Qu’est-ce que tu penses des tatouages ?", "Envers qui es-tu reconnaissant aujourd’hui ?" "Quel est ton plat préféré ?", pour les plus banales, proposées aux nouveaux inscrits, à des questions bien plus directes et intimes, du style "Kevin, c’est ton mec ?" ou "Célib ou en couple ?", résurgence 2013 des "asv" (âge, sexe, ville) qui étaient la première entrée en matière sur les sites de chats du début des années de 2000, Caramail et Voilà en tête.

Et ça fonctionne toujours autant : créé il y a trois ans par des Lettons, Ask.fm occupe aujourd’hui la troisième place française en matière de temps passé sur les réseaux sociaux, avec 45 minutes par mois, contre 5 heures pour Facebook d’après Médiamétrie. Dans la foulée de l’article du Monde, de nombreux médias ont relayé les dérives propres à ce type de site, où dès la première visite, on est effectivement frappé de constater à quel point les insultes pleuvent facilement, étant donné la possibilité de poster de manière totalement anonyme, l’option "Autoriser des questions anonymes sur ton profil" étant cochée d’office. Plusieurs cas de suicides ont été imputés plus ou moins directement au site, notamment en Grande-Bretagne.

Ask.fm n’est que le dernier-né d’une lignée de sites fondés sur le principe très simple des questions / réponses, très prisés par les adolescents, pour qui ce système est une manière efficace de mieux se connaître en se confrontant à ses pairs, voire, pour certains de mieux se *faire* connaître. Il est toujours question, sans jeu de mots, de soi. Le site californien Formspring, fondé sur ce principe, a connu son heure de gloire en 2010, avant d’être lui aussi montré du doigt pour des problèmes de harcèlement, dont l’un s’est soldé par le suicide d’un jeune de 17 ans.

Mais c’est sur les forums que ce système de questions / réponses est apparu, en particulier sur le plus connu d’entre eux, Reddit. Les "Ask me anything", AMA pour les intimes, sont une des institutions du site, où tout un chacun peut proposer de se soumettre à la question, y compris… le président des Etats-Unis : Barack Obama a en effet répondu l’an passé à un AMA, qui a généré plus de 10 000 questions…


Snapchat : les ados en quête d’images

snapchatC’est l’appli dont tous les médias parlent, celle qui serait en train de tuer à petit feu la relation privilégiée que les ados entretiennent avec Facebook : son nom ? Snapchat. Son principe ? L’inverse, justement, de Facebook : bloquer la viralité en focalisant sur l’instant. C’est-à-dire envoyer des photos à ses contacts, qui n’auront que quelques secondes (10 au maximum) pour les regarder, avant que la photo ne s’efface. Pas d’archivage, pas de partage, juste du “regardable” immédiatement. Snapchat, c’est l’image jetable, qui se consomme de suite, affranchie des like ou des RT, brute. Privée de viralité -donc de possibilité de faire du buzz, bad ou bon-, la photo envoyée, qui n’a que quelques secondes pour “marquer les esprits”, se doit d’être percutante, concise. Et donc, si possible, choc.

Nude et ugly

Pas étonnant, dans ces conditions, que les ados aient adopté Snapchat, au point de la hisser dans le top 10 des applis gratuites les plus téléchargées sur iTunes. L’appli a de sérieux atouts pour séduire cette population, qui est à l’âge où l’on aime se tester, s’affranchir, en particulier par rapport à deux univers : celui des parents, mais, aussi, et c’est à noter parce que c’est nouveau, celui des usages en vigueur sur Facebook, où partage et identité réelle sont censés être la norme numérique. Snapchat échappe en principe à l’emprise parentale parce qu’elle est réservée à un usage sur smartphone, donc sur un outil dont l’utilisation est totalement personnelle, personnalisée, et mobile. Snapchat s’affranchit également de Facebook en faisant du pseudo et de l’immédiat la norme. Les images sont censées être éphémères, et non transmissibles par celui ou celle qui les reçoit, contrairement aux photos publiées sur Facebook, qui peuvent être partagées très facilement. En théorie, pas de capture d’écran possible. C’est ainsi que l’utilisation principale de Snapchat consiste à envoyer des photos de grimaces, et des photos (ou vidéos) intimes (autrement dit : des images sexuellement explicites) à ses contacts. Principaux mots associés à une recherche Snapchat ? “nude” et “ugly” (“nu” et “affreux”), ou une certaine radicalité dans le besoin de s’affranchir de l’enfance. Snapchat n’est, dans cet aspect de son utilisation, que le digne successeur de pratiques initiées avec le sexting (s’envoyer des photos de nus par sms, une pratique d’ailleurs popularisée malgré lui par un… sénateur américain en 2009), et les dedipix, qui ont assuré le succès de certains skyblogs en 2009 et 2010, en promettant des “coms” en échange d’une photo intime, et dédicacée d’un pseudo. 

snapchat grimaces

Une appli refuge

L’aspect éphémère des photos envoyées ne fait que pimenter leur utilisation : il s’agit ici du principal enjeu, et même bien davantage d’un jeu, consistant à se mettre au défi de provoquer les autres, mais aussi soi, dans sa capacité à se dénuder et à s’exposer, avec l’illusion qu’il n’en restera aucune trace, si ce n’est l’impact que l’image de soi aura laissée sur les destinataires. “Sur Instagram : des looks de top model. Sur Snapchat : des têtes de Voldemort” : publié sur Twitter, ce commentaire est un bon condensé des pratiques adolescentes en matière d’images.  À la différence d’Instagram, autre appli très prisée des ados, où le but est de délivrer une image de soi la meilleure possible en la mettant en scène sous un angle positif (avec des amis, en prenant la pause, avec des nouveaux habits, etc.), les utilisateurs de Snapchat aiment se livrer sous un angle le plus inattendu possible, créant une nouvelle sorte de liens, entièrement fondés sur le rapport à l’image de soi très éloignée des conventions : "J’ai l’impression que les gens avec qui je snapchatte sont mes amis les plus proches, parce que je leur envoie mes grimaces les pires, que le reste du monde ne verra jamais” explique cet utilisateur sur Twitter. Snapchat est une manière pour les ados de marquer leur territoire, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte, une sorte d’appli refuge, interstice de liberté sans autre surveillance que celle de ses pairs. Ce que résume ainsi une snapchatteuse : "Quand tu réussis à screenshoter les #snapchats de tes copines, t’as tellement un moyen de pression sur elles…" 

L’illusion de l’éphémère

Car bien sûr, l’autre grand défi de Snapchat, c’est de pouvoir conserver une trace des photos reçues… Les utilisateurs n’ont pas mis longtemps à trouver des moyens de faire des captures d’écran de Snapchat. Les pages Facebook consacrées aux “Snapchat screenshots” sont légion, et la viralité a comme repris ses droits naturels au pays du partage. Mais cela n’empêche pas les ados de continuer à utiliser l’appli sans retenue, au point pour certains d’en faire la killer app de l’ennui (“Je m’ennuie en cours, snapchattez-moi !” est devenu un tweet assez courant), voire un rendez-vous incontournable : “Avant j’attendais les messages du matin, maintenant c’est les snapchats”…


Portrait robot de l’ado connecté

Un clavier qui se mange, rêve d'ado... Merci Papilles & Pupilles pour la photo.

Un clavier qui se mange, rêve d’ado… Merci Papilles & Pupilles pour la photo.

Il existe de nombreuses études sur les pratiques numériques des ados. Mais pour mieux cerner les usages, rien de mieux que le terrain. Ados 3.0 s’est rendu dans un collège près de Rouen, pour suivre, pendant une journée, des classes de 4ème s’exprimer sur le sujet des réseaux sociaux. À l’origine de cette initiative, Nadya Benyounes, chargée de mission TICE au CRDP de Rouen et professeur documentaliste, qui a assuré, dans le cadre de l’Internet Safer Day, une formation destinée à sensibiliser les élèves à un usage responsable du Net, baptisée "Tu publies, oui, mais alors tu réfléchis !".

Premier constat : Facebook, Internet, ordinateur personnel, smartphone, sont les quatre mots clés de ces ados, qui sont, à une écrasante majorité, équipés et connectés. Ils passent, selon leurs dires, au minimum deux heures par jour sur leur ordinateur pour chatter, jouer, youtuber, facebooker, googler. Avec ou sans le consentement des parents. On voit se dessiner très nettement une sorte de "fracture numérique" (même si l’expression est pompeuse) entre ceux qui ont une vie derrière les écrans, et ceux, minoritaires, qui n’y ont pas encore accès chez eux. Mais même ceux des ados qui n’ont pas d’ordinateur/smartphone/compte Facebook -la plupart du temps parce que les parents ne le souhaitent pas- sont au courant des pratiques de leurs copains.

Deuxième constat : ces ados ont une utilisation de consommateurs, et confondent souvent les outils avec les usages ("Internet ? C’est un moteur de recherche !"), et connaissent encore assez peu leur grammaire numérique ("Google, c’est un navigateur"). La génération spontanée des écrans n’existe pas. Ils construisent leurs connaissances de manière empirique ("On pioche à droite à gauche") et collaborative ("Si je pose une question sur Facebook, j’ai des réponses"). Ils ont en revanche bien compris qu’ils avaient des outils géniaux pour "buzzer", un verbe qui leur est familier.

Troisième constat : les parents semblent avoir un rôle assez flou. Mais il est difficile de démêler le vrai du faux dans les affirmations des collégiens, tant la pression sociale (c’est-à-dire au sein de la classe) est importante à cet âge, où l’on a besoin de s’affirmer par rapport à ses pairs, et de s’émanciper de ses parents. Les parents sont les premiers pourvoyeurs d’écrans ("Ma mère m’a donné son téléphone parce qu’elle en changeait"), aident leurs enfants à mentir sur leur âge (la plupart des élèves ont eu leur compte Facebook en 6e, alors que Facebook est officiellement interdit avant 13 ans), préviennent leurs enfants qu’il y a des dangers ("C’est pour nous protéger"), exercent un droit de regard souvent réduit au minimum ("Ma mère jette parfois un œil sur mon Facebook"), et investissent plus ou moins consciemment leurs enfants de super pouvoirs ("Dès qu’il y a un problème technique, mes parents me demandent").

Quatrième et dernier constat : ces collégiens s’accommodent de l’absence de vie privée en ligne, à la fois par méconnaissance (la plupart ont des notions superficielles des paramétrages et des données personnelles), et par fatalisme, teinté de "ça n’arrive qu’aux autres". Ils vivent avec ce couperet de la e-réputation, sans le maîtriser, mais sans s’en inquiéter non plus. En revanche, dès qu’on les sensibilise sur le sujet, les questions qu’ils se posent sont nombreuses.

Les phrases ci-dessous, prononcées par les collégiens lors de l’intervention de Nadya Benyounes, en disent beaucoup sur les rapports qu’ils entretiennent, parfois de manière contradictoire, avec les univers numériques.

"Facebook, c’est pour faire des rencontres."
"Facebook, c’est un endroit où on peut s’exprimer librement. On chatte, on parle, on publie des photos. On peut aimer. On like des coms. On fait des jeux. On regarde le profil des gens."
"- Moi j’ai pas de profil Facebook.
- Il est fou lui !"
"On a des consoles, alors on va pas sur le Net pour jouer."
"Internet, c’est né sur un ordinateur."
"Mark Zuckerberg, peut-être que c’est une super commère ?"
"On sait bien que quand on surfe, Facebook récupère des données. C’est comme ça."
"Un réseau social, c’est quand on raconte sa vie."
Question de Nadya Benyounès : "Qui n’a pas Internet chez lui ?" Réponse d’un élève : "Qui n’a pas l’eau chaude ?"
"Quand les parents nous demandent quelque chose, si on sait pas répondre, on va sur un forum. Et quand on se pose des questions, on demande pas aux parents, on trouve tout sur Internet."
Question de Nadya Benyounès : "Qui utilise Youtube ?" Toutes les mains se lèvent. "Qui utilise Dailymotion ?" Réponse collective : "Pfffff !" Précision d’un élève : "Youtube, c’est la ville. Dailymotion, c’est la campagne. Si je veux poster une vidéo, c’est sur Youtube, au moins elle sera vue."
"Mes vidéos Youtube, je les poste avec mon pseudo, ça buzze plus qu’un vrai nom."
"On garde MSN pour rester en contact avec ceux qui ont pas Facebook."
"J’ai verrouillé l’accès à mon ordinateur pour mes parents, parce que Facebook c’est ma vie privée !"
"J’ai mis un mot de passe pour empêcher ma mère d’aller sur mon PC, sinon elle fait tout bugger !"
"Si je mets un faux nom sur Facebook, c’est juste pour que mes parents me retrouvent pas."
"Sur Facebook, les gens me calculent pas, alors que sur Twitter, les gens me répondent même si on se connaît pas. Et puis il y a toujours du monde sur Twitter."


Profs et élèves sur les réseaux sociaux : « éviter la confusion public et privé »

On parle souvent des changements induits par les réseaux sociaux dans les relations familiales, moins des contacts entre profs et élèves. Aux Etats-Unis, la Virginie et le Missouri ont décidé d’interdire les liens "d’amitié" entre profs et élèves sur Facebook et Twitter. En France, nous n’en sommes pas là. Pour en parler, Ados 3.0 a interviewé Nadya Benyounes, prof doc, formatrice, en contact à la fois avec des ados et des profs, et très active sur Twitter (@nbenyounes) où sa veille sur les TICE est suivie par plus de 2 300 personnes.

Le fait que des élèves et des profs soient « amis » sur Facebook ou Twitter est-il fréquent ?

Il y a certainement des changements dans les relations, mais il n’est cependant pas si fréquent que les profs et élèves soient « amis » sur les réseaux sociaux. Souvent, on observe de la réticence de part et d’autre. Si les profs ne souhaitent pas entretenir des relations avec les élèves, ces derniers ne sont pas en reste, ils n’ont pas spécialement envie de retrouver leur environnement familial et scolaire sur Facebook. Sur un réseau social, on choisit, on trie et cette sélection commence par qui je vais intégrer dans mon réseau.

Quels liens profs et élèves peuvent-ils tisser sur les réseaux sociaux ? 

Franchement, je ne sais pas trop s’il est souhaitable que profs et élèves se retrouvent sur les réseaux. Je crois plutôt que cela dépend de l’enseignement et des élèves, de la relation qui est construite et de la façon dont l’enseignant dispense son cours. Je suis convaincue qu’en tant qu’enseignant et formateur, nous avons un rôle à jouer dans l’éducation aux médias, et les réseaux sociaux en font partie. Les élèves les utilisent mais leur usage relève souvent du zapping : je poste un lien, une photo sur mon mur, je like, je recommande, etc. Mais ils n’analysent pas leurs actions et après tout ce n’est pas vraiment leur rôle ; c’est le nôtre, celui des enseignants, formateurs et parents de les accompagner à un usage responsable et raisonné.

Est-ce que le fait que chacun soit présent sur les réseaux sociaux, à titre personnel, et non pas en tant que « prof » ou « élève », sans forcément être « ami », peut avoir des répercussions dans les rapports quotidiens ? Par exemple, si un prof apprend, via les réseaux, qu’un élève a fait la fête (ou vice-versa), cela peut-il empiéter sur le cours ? 

Je pense que si on souhaite protéger notre vie privée, c’est à nous de prendre les mesures nécessaires pour qu’elle le reste. Internet étant un espace public, à nous également de faire attention à la confusion de nos espaces public et privé. Tout ce qu’on y publie est susceptible d’être lu, vu, c’est ce que nous devons expliquer aux élèves. Tant que je n’ai pas activé mon navigateur sur mon ordinateur, je suis chez moi mais à partir du moment où je le fais, je m’expose et j’en assume les risques. Mais sont-ils bien informés à ce sujet ? Connaît-on toutes les subtilités du Web et du social media ? Rien n’est moins sûr comme en témoignent les changements réguliers opérés dans les conditions d’utilisation de ces réseaux.

Les ados s’intéressent de plus en plus à Twitter. Est-ce également le cas des profs ?

J’ai l’impression que Twitter intéresse de plus en plus, mais pas seulement les ados et les profs. Cependant, cela reste encore peu significatif quand on observe que plus de 25 millions de Français sont sur Facebook, alors que Twitter en compte pour le moment un peu plus de 5 millions.

De ce que vous pouvez en voir, Facebook est-il toujours le réseau social préféré des ados ?

Pour le moment, nous sommes un peu dans une période d’attente de ce qui va remplacer la « vague Facebook », parce que quelque chose d’autre viendra, c’est sûr. Mais en attendant, même s’il a été dit qu’ils allaient en masse sur Twitter par exemple, ce n’est pas trop l’impression que j’en ai à mon niveau. Facebook convient aux ados car il est à usage multiple, instantané et surtout, ils pensent le connaître et le maitriser. Depuis quelques temps, j’observe quelques comptes d’élèves sur Twitter, ainsi que l’usage qu’ils en font, mais je n’ai pas encore assez de recul et de matière pour pouvoir en faire état. Une chose m’a interpellée : ils sont très peu à protéger leur compte et leur mot d’ordre est « suis-moi et je te suivrai en retour », c’est une course aux « followers ».
En tout cas, il semble qu’ils aient compris le fonctionnement de Twitter et ses subtilités, pour certains, et ils en usent : un pseudo attractif un tantinet provoc’, une biographie (parfois mystérieuse) qui intrigue et qui donne envie de suivre, utilisation des hashtags et surtout raconter sa vie et par tous les moyens se faire connaître. Mais en fait, ce sont les mêmes qui ont un grand nombre d’amis sur Facebook : aussi doivent-ils transposer leur usage de Facebook à celui de Twitter. À suivre…

Pour prolonger la lecture :
Les ados, community managers d’eux-mêmes


L’ado, chaînon manquant de la lecture numérique

Une étude sur les habitudes de lecture des jeunes britanniques vient d’être publiée. Réalisée auprès de 21 000 jeunes de 8 à 16 ans, elle dresse un portrait de l’ado lecteur. Si l’étude a eu un certain retentissement parce qu’elle précise que les ados préfèrent lire des textos au détriment des magazines, il y a cependant d’autres enseignements à tirer. En particulier que l’ado d’aujourd’hui est un lecteur numérique en devenir. Près de deux adolescents sur trois lisent sur un ordinateur (63,8%) et sur leur mobile (56%). Concernant la lecture sur iPad ou autre « appareil électronique », le chiffre tombe certes à 20% (et à 8,8% pour le Kindle), mais il s’explique vraisemblablement par le taux d’équipement et la perception d’abord ludique de la tablette. Le chiffre le plus intéressant concerne les « bilingues », ceux qui lisent aussi bien sur papier que sur écran : près des deux tiers des ados interrogés (62%) déclarent lire indifféremment sur papier ou écran. Les adultes de demain sont donc des êtres hybrides, qui ont des habitudes de lecture empruntant aux deux supports. L’ado lecteur aime lire des SMS ou les statuts Facebook de ses copains, mais il lit des magazines ou des romans sur papier. L’écran est réservé à l’instantané, au court, au social, tandis que le papier joue les prolongations avec l’analyse et l’évasion.

Il n’y a finalement dans ces pratiques que le reflet de la volonté de s’identifier à un groupe, chère à cette période de la vie. La lecture est un acte isolé, qui nécessite un certain repli sur soi. Elle va à l’encontre des habitudes prises en ligne, où la lecture (qu’il s’agisse de SMS, de statuts Facebook, de blogs) s’accompagne d’un échange. C’est une lecture vivante, dans tous les sens du terme : elle implique d’être également acteur, auteur, et de savoir instantanément ou presque ce que pense l’autre, d’avoir un retour, une interaction. C’est une lecture qui se fait à plusieurs, et s’enrichit des contributions des uns et des autres. Le lecteur de demain est donc en train de se former au numérique, d’essuyer les plâtres de la lecture sociale. Des expérimentations sont en cours, qui tentent de surfer sur ces pratiques naissantes. L’une des plus récentes, baptisée Frankbooks, a pour but d’exploiter les possibilités de la lecture sociale en créant une communauté de lecteurs qui peuvent interagir avec l’auteur et avec un personnage. Le tout est basé sur une application Facebook, transformant les personnages du livre en « community managers » de ce ebook. L’adolescent d’aujourd’hui, qui mêle un peu tout dans ses lectures, aussi bien sur la forme (statuts, SMS ou fictions) que sur le support (écrans et papier), est le chaînon manquant de la lecture numérique, celui qui va assurer la transition vers une nouvelle forme de lecture qui sera à la fois numérique, sociale et évolutive.


Les ados, community managers d’eux-mêmes

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Plonger dans les pratiques adolescentes sur les réseaux sociaux, c’est s’exposer à une grosse bouffée d’égos pas forcément surdimensionnés, mais en tout cas à la recherche d’eux-mêmes. Et comme souvent à cet âge-là, cette quête de soi peut passer par quelques errements.

L’art du quant-à-moi

Sur Twitter ou Facebook, les ados – ou du moins ceux qui y sont présents – ont trouvé des espaces parfaits pour communiquer entre eux, et, aussi, pour tester leur pouvoir naissant, ce qui passe, souvent, par des méthodes éprouvées par les community managers. A la différence qu’un community manager s’occupe d’une marque ou d’un site, et que les ados s’occupent d’eux-mêmes, comme des chefs.

Sur Twitter, beaucoup des ados qui ont rejoint la plateforme apprécient avec passion les fonctions « follow » et « retweeter », pourvu qu’elles s’appliquent à eux-mêmes. Les comptes adolescents proposent très souvent dans leur bio : « followe moi et je te followe avec 3 comptes différents », équivalent 2.0 du « qui m’aime me suive », et manière pas du tout déguisée de gagner des followers, quitte à unfollower dans la foulée. Beaucoup d’ados sont sur les réseaux pas uniquement pour échanger, mais aussi pour se tester, et voir dans quelle mesure ils peuvent étendre le nombre de leurs followers.

Shoutout !

Outre les « followe-moi et je te followe », les ados ont des méthodes bien éprouvées pour capter l’attention. Le « shoutout » consiste à mentionner un compte et à appeler ses followers à suivre ce compte. C’est, grosso modo, l’équivalent du FF, ou « follow Friday » chez les "plus âgés", qui désigne des comptes intéressants à suivre. Mais pour avoir droit à un « shoutout », il faut rendre un service numérique : commenter une pp (photo de profil), en bien évidemment ; faire un RT (retweeter), follower, voire cliquer sur un concours ou sur une bannière de pub pour les plus chevronnés d’entre eux. Des ficelles dignes d’une certaine forme de community management, pour se bâtir au plus vite un réseau de plusieurs milliers de followers. En faire quoi ? Rien de particulier.  « Juste se faire mousser » écrit l’une d’entre elle.

Des fans et des likes

Ce genre de pratique a démarré sur Facebook, où la course aux amis a jusque récemment constitué un sport de cour de récré. Aujourd’hui, sur Facebook, il ne s’agit plus d’avoir 5 000 amis, ce qui parait désormais suspect, mais 5 000 fans, car de plus en plus d’ados créent non pas un profil public, mais une page fan, pour mettre en avant une activité ou une passion, et obtenir facilement des « likes », tout en faisant sa promotion. Derrière ces pratiques empiriques du community management, se dessinent les contours d’une génération pour qui marketing, pub, com, et relations publiques sont aussi naturels que ne l’étaient pour la génération précédente les jeux vidéo.


L’humour 2.0 des ados

Les blagues potaches ont toujours été la marque de l’univers adolescent. Signe des temps, l’humour ado intègre totalement les pratiques numériques, parfois en se moquant des excès typiques de cet âge : preuve que les jeunes savent aussi se moquer d’eux-mêmes ; histoire aussi, peut-être, de marquer leur territoire sous le sceau du Web social. Petit florilège révélateur, glané sur les réseaux sociaux dans la sphère ado.

Chapeau à nos parents qui ont fait leurs études sans Google et Wikipédia.

Deux mots qui peuvent tuer un ado : « crédit épuisé ».

Le seul Q que tu as vu, c’est celui de ton clavier.

Voldemort a pas de nez, pas de cheveux, et n’arrive même pas à tuer un ado binoclard de 17 ans. Pas étonnant que ses initiales soient VDM.

Cher ado, tu te rappelles comment c’est dehors ? Sincèrement, Internet.

Si un Italien me demande mon code Pin, je lui dis 4-0. (blague qui a circulé lors de la défaite de l’Italie en coupe d’Europe de foot).

Si Facebook et Twitter étaient des matières à l’école, mes parents seraient fiers de moi.

Quelle est l’hormone la plus active à l’adolescence ? La textostérone.

T’es mon GPS : sans toi je suis perdu.

Je n’ai pas besoin d’une relation stable, j’ai besoin d’une connexion Internet stable.

Le code qu’un ado connaît par cœur ? Celui de son wifi.

Facebook veut savoir ce que je pense. Twitter veut savoir ce que je fais. Ça a été inventé par les parents ?

Mes parents m’ont toujours dit de suivre mes rêves. Alors j’ai ouvert un compte Twitter et j’ai suivi les One Direction.

Laurence Bee


Au secours, les cybers attaquent !

Les kikoolols grandissent. Dans la hiérarchie adolescente, les kikoolols, jusqu’à maintenant, c’était un peu la plaie des réseaux sociaux. Sortes d’arpètes d’antan, ils étaient les premiers apprentis ados 2.0. Là où le kikoolol débarquait, le swag, cet être censé être au sommet d’une certaine branchitude, s’enfuyait. Les kikoolols, c’étaient les petits frères ou petites sœurs, avides de faire comme les grands, et ainsi baptisés parce qu’ils usaient et abusaient des textos et de leur langage. Ce sont eux qui ont inondé les forums ou les murs Facebook de « kikoo, sava ? » et autres « wé, lol », raccourcissant et malaxant les mots pour mieux les adapter à leurs pouces et aux écrans des smartphones. Hier dénigrés par les plus grands – l’expression « t’es un kikoolol » étant très péjorative – les kikoolols, avec l’accession de LOL au dictionnaire, ont changé de statut et ont acquis leurs (trois) lettres de noblesse. Il fallait bien que les kikoolols grandissent et se trouvent eux aussi des cibles de moqueries, histoire de marquer leur territoire. Il semble donc qu’aujourd’hui, à l’étage en dessous, on trouve les cybers. Oui, les cybers. Cyber devient un substantif, péjoratif qui plus est. Ces jeunes n’ont plus respect ;-) Dans le temps (je vous parle d’un temps bla bla bla), quand on prononçait le mot « cyber », des regards plein de respect et d’envie se braquaient sur vous. Si vous évoluiez dans l’univers cyber, vous étiez hype, tout simplement. On vous invitait à beamer aux soirées Palm, c’est tout dire.

The times they are a changin’, comme chantait Bob Dylan… Et aujourd’hui, là où le cyber débarque, le kikoolol s’enfuit. « Cyber, ta quitté Skyrock, ta attaquer Facebook, et maintenant tu t’en prend à Twitter. » peut-on lire, dans le texte, sur le fil de jeunes twittos kikoolols visiblement indisposés par l’arrivée de ces cybers. Voilà donc le cyber pestiféré qui débarque. Ce cyber, comment le définir ? « Le cyber qui se rajoute des piercings avec Photofiltre ! », c’est en gros le plouc 2.0, la lie de l’utilisateur des mondes numériques. C’est le nolife, celui qui n’a de vie que virtuelle. « T’as 4 000 amis sur Facebook mais tu manges tout seul à la cantine ? T’es cyber ». Voilà une définition claire et efficace.

Le choix du mot joue un rôle important. En connotant de manière péjorative tout ce qui a défini il y a quelques années le succès du Web en général, ce mépris soudain pour le « cyber » marque une rupture générationnelle. Le mot a vieilli. Il s’est banalisé. Ses origines liées à la science-fiction, et à toute la culture qui a suivi, sont en train d’être balayées par une génération née et grandie au XXIe siècle. Il n’est plus synonyme de l’ouverture sur un monde totalement nouveau. Il est en passe de devenir synonyme de "out"… Les cyber abus passés sont aujourd’hui pointés du clic par les ados eux-mêmes. Ceux-là mêmes qui hier faisaient la chasse aux amis se moquent de ceux qui font la même chose aujourd’hui. Le cyber n’a donc plus la cote chez les ados. « Espèce de cyber » n’est pas franchement un compliment. Il faut dire que dans l’univers adolescent, il est souvent associé, en tant qu’adjectif, à des notions négatives, comme le harcèlement, voire l’attaque. Ce glissement sémantique n’a rien de fortuit. Selon une récente étude de l’agence américaine Common Sense Media, la moitié des jeunes Américains préfèrent communiquer en « face à face », en « vrai » donc, et non plus en « cyber » : parce que c’est « plus fun » et surtout, parce que l’on peut mieux comprendre ce que veut dire « l’autre » quand on le voit. Comme on a pu le craindre au début, l’arrivée des réseaux sociaux n’a pas remplacé la vie réelle, elle l’a complétée. Et elle continuera à la compléter. Mais différemment. Les ados d’aujourd’hui, après les errements du début, en faisant rimer le terme « cyber » avec « boloss » (ringard, traduction pour les plus de 40 ans), prouvent qu’ils savent tenir compte des erreurs de leurs aînés. Les réseaux sociaux font partie de leur vie, mais ne sont pas toute leur vie. Ils commencent à faire la part des choses. Sauf les cybers, bien entendu.

Laurence Bee


Bonne nouvelle : les ados se "fuicident"

Oui, vous avez bien lu, et non, il n’y a pas de faute d’orthographe : les ados se fuicident. Se fuicider : néologisme apparu en juin 2012, mélange de « suicide » et de « Facebook », signifiant « quitter Facebook », « supprimer son compte ». Ce n’est donc plus « Facebook m’a tué », mais « j’ai tué Facebook », une inversion du sujet qui n’a rien d’anodin. En effet, selon une étude que vient de publier le cabinet britannique Conquest, Facebook agit sur l’humeur des ados, ce qui n’a rien de surprenant, et les rend « unhappy ». Parfois abusivement traduit par « dépressif », nous préférerons ici la traduction littérale de cet adjectif par « non heureux », qui a le mérite de dire clairement les choses : non, avoir des centaines d’amis en réseau n’est pas l’assurance du bonheur. Voire, comme le souligne l’étude, cela peut même conduire à l’effet inverse, et développer une série d’émotions négatives : sentiment de vulnérabilité au harcèlement pour 44% des jeunes sondés, mauvaise image de soi (28%), jalousie (24%), voire, dans un quart des cas, une dépression (tout de même) qui résulte de la comparaison constante avec les « autres », qui ne postent, évidemment, que des statuts positifs et enjolivent leur réalité. Résultat : 31% des ados interrogés ont supprimé leur compte, ou envisagent de le faire.

Cette notion de « fuicide » est une bonne nouvelle à double titre. D’abord, cela signifie que contrairement à tout ce que l’on peut imaginer de l’inconscience adolescente en ligne, elle n’est pas si tangible que cela : les ados conservent leur libre-arbitre, et s’il ne se sentent pas à l’aise quelque part, effet moutonnier ou pas, ils savent dire stop et prendre en main leur destin numérique.

Ensuite, la construction de son identité en ligne à l’âge adolescent est plus subtile qu’il n’y paraît : les ados ne révèlent pas forcément tout de leur vie privée, mais uniquement ce qui les arrange. Les usages se sont affinés avec le temps. Et si les premiers utilisateurs ont essuyé les plâtres de la publication en ligne sans en maîtriser les conséquences, les ados d’aujourd’hui, alertés par les médias, les parents, les profs, et confrontés à leurs propres erreurs, en tirent une conséquence logique : ils ferment leur compte. Selon une autre étude récente, les petits Français seraient d’ailleurs parmi les mieux informés au monde concernant les problèmes de sécurité en ligne, voire les mieux informés en Europe, preuve de l’utilité de l’éducation aux médias numériques que ce soit à l’école ou à la maison.

Cette apparition de la notion de "fuicide" ne doit pas pour autant faire baisser la garde concernant le savoir-vivre en ligne. Les ados et futurs ados ont pris goût à la vie sociale en ligne. Elle fait partie de leur quotidien, certains diront de leur ADN. Certains ados se réfugient sur Twitter, où ils se sentent à l’abri de leurs parents, et où, surtout, ils ont le sentiment de pouvoir communiquer plus facilement avec leurs idoles, qu’il s’agisse de Justin Bieber ou des One D. D’autres réseaux accueillent les déçus de Facebook. MySpace, tourné vers la musique, semble retrouver une deuxième jeunesse après avoir été enterré par l’arrivée de Facebook… Mais surtout, des réseaux beaucoup plus intimistes, comme Path, uniquement accessible via les smartphones, donc très personnel et à l’abri des regards, montent en puissance. Le temps des secrets, bientôt le come back ?

Laurence Bee


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